Mardi 17 janvier 2006

Je ne sais plus exactement quand suis-je devenu silencieux.
Dans mes souvenirs, je me revois toujours en train de parler, de déblatérer, sur tout, sur rien. Je ne sais plus vraiment quand la parole m’a quitté. J’ai toujours eu l’impression d’être un causeur ; et pourtant. Pourtant on m’a tant de fois reproché mes silences, on les a tant de fois attribué à de la timidité, tant de fois pris pour de la froideur, du snobisme.
En fait, aussi loin que je me souvienne mes incessantes paroles ont toujours été entrecoupées de longs silences. Mes proches m’ont toujours affirmé que je parlais à tord et à travers, sans relâche. Ce sont pourtant les mêmes qui un jour ou l’autre m’ont reproché de ne pas dire, de ne pas parler. Enfant on me faisait taire, parce que paraît-il j’étais saoulant ; on m’a aussi fait faire du théâtre pour que j’arrive à parler.

Longtemps ce fût un grand mystère pour moi que ces reproches sur mes silences. Le premier de mes silences dont j’ai le souvenir remonte à 1993, il dura 15 jours. Le visage imperturbable, je suis resté allongé une semaine le regard au plafond. 
Mes parents, désespérant de me voir ainsi, avaient fait venir un médecin qui après avoir déclaré que je faisais probablement une dépression (quelle perspicacité !) me dit la phrase la plus ridicule que l’on pouvait me sortir à ce moment là : « tu peux pleurer, tu sais, si ça peut te faire du bien, pleure un bon coup » et contre toute attente j’émis enfin un son : un long éclat de rire qui dura 20 minutes avant que je ne me replonge dans ma léthargie.  

 

 

Depuis, les mots avaient retrouvé le chemin de mes lèvres, mais on me disait toujours timide, réservé. Souvent les gens me reprochaient des silences inattendus. Je me souviens même d’une amie d’une amie qui me dit un soir que j’étais mystérieux et froid. En fait, je n’ai jamais compris ce que ces reproches de timidité, cette froideur invoquée, cette pseudo réserve venaient faire dans les traits de ma personnalité tant j’avais jusqu’à il y a quelques années l’impression d’être de ceux qui s’exprimaient tout le temps. 

Et puis il y a un peu plus de deux ans, en extase face au plafond de ma chambre d’hôpital, j’ai compris que personne ne m’entendait. Mes silences n’ont jamais été la marque d’une réserve quelconque, ni d’une timidité maladive. Je ne parle jamais autant que lorsque je suis silencieux, quand les mots ne veulent pas sortir.
Et c’est bien là mon souci majeur ! Tous ceux qui me côtoient ou m’ont côtoyé ont cherché des explications à mes silences. Tous ont essayé sans y parvenir d’interpréter ces longs monologues muets. Sachez juste que je n’y puis rien, je suis ainsi fait que parfois les mots sont là, bloqués sur le bout des lèvres, ils s’échappent avec ma respiration. 
D
epuis deux ans, ces silences se sont également propagés à tous les moyens de communications apparentés à la parole : les mails, les SMS, les coups de téléphones, les visites. Je suis capable de rester silencieux des jours entiers, de ce silence qui vous pèse tant,  qui vous fait croire que je suis distant ou méprisant.  

Combien ai-je perdu de proches lassés d’attendre ainsi mes mots ? Combien ai-je déçu de personnes qui s’attendaient à ce que je m’exprime ? Combien ont fuit face à mes silences ? Qu’ils soient doux, violents, amoureux ces mots restent à moi sans que je ne puisse rien faire pour vous les donner. Je crois que c’est un trait caractéristique de ma personnalité que ce débit de parole ponctué de plages de silence.

Par Néo - Publié dans : Wonderfull Life - Saison 3
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